L'âge de la raison
Ou pourquoi je n'écrirai plus de romance contemporaine adulte pendant un bon moment.
Il paraît que les enfants atteignent l’âge de raison vers sept ans, soit le moment où on commence à appréhender les notions de bien et de mal, de justice, ainsi que les conséquences de nos actes. Je ne sais pas si une telle notion existe chez les écrivains·es et les artistes en général, mais j’ai l’impression qu’une maturation s’effectue en ce moment en moi. Peut-être n’est-il pas juste de parler de “raison”, vue la définition donnée ci-dessus et les implications philosophiques du terme, mais plutôt de résignation. Et ce n’est pas à proprement parler un “âge”, mais bien plus une bascule ; bref, tout ça pour vous dire que le titre de ce numéro est totalement erroné, et que je viens de la démonter en un court paragraphe d’introduction (pas grave, car à la fac, j’adorais expliquer en quoi le sujet de dissertation choisi par mes professeurs de littérature anglophone n’était pas, à mon sens, le plus pertinent. Sale gosse, va).

Dans mon dernier numéro, je vous parlais très franchement de mon seum (qui, même si problématisé, reste du seum), suite à la sortie de ma comédie romantique, qui n’est pas un succès commercial (voir même un énorme four), et je m’interrogeais sur ce qui ne fonctionnait pas dans mon écriture. Pas intrinsèquement, car j’adore ce que j’écris, mais vis à vis du marché et du monde de l’édition, tels qu’ils sont actuellement (et l’ont plus ou moins toujours été). Je terminais sur une note d’espoir, en (me) rappelant que j’écrivais ce qui me plaisait, et que ça n’allait pas changer, car je refuse de gommer ma queerness, ma neuroatyie et ma personnalité, même si ça rend mes romans difficiles à aimer pour une partie du lectorat, et à promouvoir pour bon nombre de maisons d’édition.
Je vous expliquais que je venais d’écrire un roman où ces deux aspects sont encore plus mis en exergue, un roman de vampire où on parle d’asexualité, de traumatismes, du fait de porter un masque en permanence, et de ce sentiment de libération salvateur ,quand on trouve quelqu’un qui nous voit vraiment. Ce manuscrit, il n’aurait sans doute pas vu le jour si la sortie et la réception de Best case scenario n’avaient pas été aussi tièdes. Je le disais, et je le crois toujours : quelque chose de beau peut éclore de l’adversité et d’un plantage, même si on a aussi le droit de râler, rager, donner des coup de pieds dans un coussin comme un homme éliminé de Koh Lanta qui ne sait pas gérer ces émotions. Bref, comme développé dans mon dernier numéro, si je dois retenir UN truc de l’échec commercial de ma rom-com, c’est mon dernier manuscrit. Ce texte, qui vient d’un élan vital, d’un besoin de faire quelque chose qui me ressemble, en oubliant toute velléité de plaire à tout le monde. Je trouve ça hyper précieux, et j’ai un amour tout particulier pour ce roman (je ne dis jamais ça, mais c’est mon préféré de tous ceux que j’ai écrits pour le moment).
Rien n’a changé, sauf que… j’attends.

J’attends que ce roman soit lu, pris ou refusé par la seule maison d’édition à qui je l’ai pour l’instant envoyé (je n’ai encore jamais fait ça, c’est très stressant, mais un peu grisant, aussi ?). C’est l’été, les pro de l’édition sont soit en vacances, soit en train de faire tout un tas de trucs hyper urgents, comme préparer la rentrée, régler les tâches qui traînent encore de la fin d’année d’exercice précédente, bref, toutes ces choses qui font que la lecture de manuscrits doit arriver tout en bas de leur liste de priorité. Donc j’attends. J’aime pas. Je cogite. Je tire des conclusions.
La première, c’est que je dois vraiment faire la paix avec l’idée que ma carrière ne “décolle” jamais.
Mes amis·es et collègues me répètent que si, si, je dois avoir de l’espoir, “prend telle autrice hyper reconnue aujourd’hui comme exemple, au début elle écrivait des trucs considérés comme niches, pas très vendus, et maintenant, regarde où elle en est !”, mais force est de constater que tout ça, ça ne marche pas dans mon cas. Regarder les autres ça n’a jamais créé un élan d’amour envers ma propre personne. De la jalousie non plus, je crois, juste une douleur et un vide lancinant. La certitude que je ne serai jamais eux/elles, et que ma propre voie ne peut pas se tracer en suivant les pas d’autrui (encore moins dans un domaine aux voies justement aussi impénétrables que l’édition). Je suis devenue traductrice en rebondissant comme je le pouvais, après un des pires moments de ma vie, sans faire d’école de trad, sans avoir le moindre contact, en envoyant mon CV et un extrait traduit à tous les éditeurs dont j’ai pu trouver les mails sur internet. J’ai trouvé l’amour de ma vie sans m’y attendre. Je ne crois pas en ma bonne étoile, en la roue qui tourne et va tourner, ni en les forces cosmiques de l’univers. Je crois en mes efforts, en la sincérité de mes écrits, et un bon coup de chance (peut-être bien lié à un alignement des planètes, ceci dit).

Plutôt que de me persuader que je dois avoir de l’espoir, que mes romans finiront par se vendre comme des petits pains, et que je serai un jour invitée aux Imaginales, sous la bulle du livre (goal pour tout le monde en SFF, un peu), je me prépare à ce que tout ça n’arrive jamais. Je me répète que c’est l’issue la plus probable, et que c’est okay. Que si je veux continuer à écrire, et être publiée, ce qui était quand même de base un rêve un peu fou pour moi, il faut que je l’accepte, sinon, je me rendrai malade à chaque sortie. Et je sais, je sais que si mon quatrième manuscrit est signé en ME, j’aurais ce petit pincement douloureux et délicieux, cette petite étincelle, ces “et si cette fois c’était la bonne”, que j’aurais sans doute bien du mal à l’étouffer dans l’œuf.
Pourtant, je me répète les fatalités précédentes comme un mantra, jusqu’à les ancrer dans mes os, pour me rendre l’effritement de mon être, qui vient avec chaque désillusion, moins douloureux. Ma psy (star de cette newsletter, toujours) dirais que si j’ai besoin de mécanismes de défenses, c’est OK et sain d’en mettre en place, mais qu’il ne faut pas non plus que ça devienne un pessimisme par défaut. J’essaie de trouver un équilibre, en ce moment. Disons que sans partir du principe que mes romans ne “marcheront” jamais (toujours dans la limite d’un marché ou un autre titre fonctionnera toujours mieux, et où la réussite est modulable), je crois qu’il faut que je me protège. Si je peux juste me tenir à cinq centimètres de moins de la porte, la prochaine fois qu’elle se refermera sous mon nez, ce serait pas trop mal. Si je pouvais juste sursauter et ne pas me retrouver avec le tarin cassé et un œil au beurre noir, je prends.
Donc première étape de mon plan de survie, né de l’attente, et sans doute de la digestion de ma dernière publication : on accepte de ne jamais être une autrice à succès. On se répète que c’est déjà énorme d’être publiée, lue, et d’échanger avec des lecteurices dont mes romans sont devenus les préférés. C’est ce que j’ai toujours voulu, mais entre répéter qu’on peut s’en contenter et l’accepter profondément, quand on voit des collègues qui cartonnent, font des salons qui ne nous donneraient même pas l’heure, vendent des milliers d’exemplaires, et sont conviées à des conférences, des interviews, des évènements, c’est une autre paire de manche. Je travaille sur moi pour faire le pont entre ces deux aspects : formuler une vérité et l’intégrer émotionnellement. Mais ce n’est pas tout, j’ai aussi pris une décision plus radicale :
Je n’écrirai plus de romance contemporaine adulte.
Du moins pendant un moment. Peut-être que j’y reviendrais un jour, mais à l’heure actuelle, j’ai décidé de délaisser ce genre, pour cette tranche d’âge, du moins. Pourquoi ? Eh bien déjà parce que j’ai l’impression que le public d’imaginaire et/ou plus jeune est autrement plus réceptif aux thématiques qui me font vibrer, ainsi que ma manière de les raconter que la majorité du public de romance adulte.
Je ne vais pas leur faire un procès généralisé, et il y a évidemment une demande de textes avec de le représentation queer et neuroA, ainsi qu’une relation green flag, parmi les lecteurices de romance contempo. Mais il y a aussi, comme je l’ai appris assez durement récemment, des habitudes de lectures très ancrées parmi ce public, surtout en romance hétéronormée, qui font qu’il est très difficile de leur proposer autre chose que ce qu’iels ont l’habitude de lire. J’ai longtemps défendu ce public, ce genre, et je continuerai de le faire, parce que la romance EST un genre riche et tout aussi difficile à maitriser que les autres, mais j’ai appris à mes dépens qu’une partie de ce lectorat attend d’un livre qu’il lui déploie une liste de ses scènes et de ses archétypes favoris, à cocher, comme un tiercé dans l’ordre, et surtout, ne le perturbe en rien. Même quand on respecte les grandes étapes du schéma narratif d’une comédie romantique, la manière de les raconter peut vite déstabiliser un public qui déteste ça.
À mon sens, même un roman doudou et réconfortant doit poser des difficultés à ses personnages, et par extension, son lectorat. Il doit porter un message et aborder des thématiques pas que feel-good ; l’essence de ce dernier terme, elle repose à mes yeux dans la façon d’aborder ces sujets, pas les sujets en eux même. Un personnage qui est trop dans sa tête, qui n’a pas les mêmes schémas de pensées que nous, qui aborde des choses qu’on connait (ou qu’on découvre) sous un angle nouveau, ça ne devrait pas être un frein. Pourtant, pour une partie des lecteurices de romance contempo adulte et hétéro, j’ai l’impression que ça l’est. Personnellement, se confronter à l’altérité, c’est ce que j’aime et cherche dans la littérature (comme les autres médias culturels, d’ailleurs) ; oui, j’adore me retrouver dans un personnage, ses passions, son caractère, mais je vibre aussi quand je me frotte à des héros et héroïnes qui n’ont rien à voir avec moi et m’ouvrent de nouveau horizons. Je ressens des trucs dans les deux cas, différents et tout aussi fascinants.

Lire, pour moi, c’est voyager, vibrer. Mais pas pour tout le monde.
Si un trope en romance (je répète, adulte, contempo, hétéro, parce que je parle précisément de ce genre pour ce public) est détourné, réinventé, servi à une autre sauce (ce que j’adore faire, pour moi les tropes sont des outils, avec lesquels s’amuser), ça déplaira une partie du lectorat. Si on sort trop des relations stéréotypées dans un couple hétéronormé, ça sera deux étoiles direct pour certaines. Si on montre d’autres manières d’incarner un homme ou une femme, si on ne peut pas fantasmer purement et simplement sur un personnage masculin, qu’on le rend trop humain, il sera ennuyeux. Si l’héroïne a une personnalité trop marquée et n’offre pas un réceptacle neutre dans lequel se fondre aux lectrices, dans laquelle se projeter, elle sera chiante, pénible, compliquée à comprendre, idiote, et il sera impossible de s’identifier à elle. Ce n’est évidemment pas le cas pour TOUT ce public, mais pour une assez large partie en tout cas pour que j’en sois, pour le moment, dégoutée.
D’ailleurs, quand je vois que Best case scenario a majoritairement plus à des gens qui n’aiment pas la romance de base, ça me questionne davantage. Un ami m’a un jour dit que j’avais une plume qui faisait très littérature blanche, et que si j’adorais l’appliquer à de la littérature de genre (imaginaire et romance, donc), cela rendait mes romans à la fois intéressants, différents, capables de se démarquer et… sans doute difficile à aimer pour certains·es. Il avait sans doute raison, et si à l’époque, je lui ai répondu que j’étais prête à porter cette vision, cette manière de raconter un peu chiadée, pleine d’embranchements (comme mon cerveau autiste et TDAH), de divagations, d’association d’idées, et de descriptions qui coupent les dialogues, en romance et imaginaire, je n’en suis plus si sûre pour le premier genre mentionné.

Je reste convaincue qu’il est essentiel de proposer des romances contemporaines pour adultes qui changent des récits prédominants, offrent de la représentation (sur tous les plans) et proposent d’autres horizons pour les relations, notamment hétéronormées, mais je vais quitter l’arène pour un moment.
Parce que c’était trop dur, de voir mon texte ainsi balayé, mis sur le côté très rapidement, critiqué (notamment par les partenaires de ma maison d’édition, qui ne se retrouvent pas dans les personnages, les références geek, et louent l’inclusivité tout en se plaignant de ne pas s’identifier aux personnages). Parce que j’ai besoin de me préserver, d’écrire des textes qui trouveront plus facilement le public auquel ils se destinent. Tout n’est pas rose en young ou new adult, tout n’est pas que tolérance en imaginaire, mais j’ai l’impression que la gen Z, voir Alpha, fait preuve d’une ouverture d’esprit plus grande que leurs aînés (ou entreprend du moins plus tôt et plus volontairement des processus visant à se déconstruire sur de nombreux plans), et qu’en SFF, il est plus admis pour une grande partie du lectorat de se retrouver face à des personnages qui ne nous ressemblent pas.
C’est peut-être plus facile pour un grand nombre de lecteurices de se projeter dans les bottes, plutôt que les baskets, d’un·e héros·ïne au caractère, préoccupations et enjeux éloignés des leurs, dans un monde imaginaire ou lointain, mais ce serait le sujet d’un autre numéro entier, sur comment on accepte ou non l’altérité en littérature. Tout juste est il que pour le moment, je vais me concentrer sur mes textes de fantasy, ainsi que du contemporain tranche de vie et/ou réservé aux 18/25 ans.
Je n’ai jamais été du genre à écrire pour le marché, pour qu’un texte fonctionne et colle aux tendances, et je n’en serais jamais capable, mais je reste lucide.
J’ai besoin que mes textes m’animent profondément, me plaisent et me motivent assez pour en venir à bout. En revanche, pense avoir assez de recul pour admettre quand quelque chose ne fonctionne pas, me fait du mal, et qu’il est tant de quitter une barque qui coule, avant de me noyer. Je ne veux pas renoncer à des textes après les avoir terminés, en me rendant compte qu’ils ne seront jamais publiés, ou vivront la même histoire que Best case scenario (qui n’est, au demeurant, peut-être pas terminée, mais qui, on peut déjà l’affirmer, n’a rien d’une success story).
Mieux vaut, à mon sens, adopter un mécanisme de protection en amont, et décider si je vais ou non écrire un texte ou le réorienter, avant de me lancer dans son premier jet.
J’avais, pas exemple, deux idées de romans pour mes prochains contemporains. La première; une romance entre un footballeur à l’aube de la retraite, qui vient faire sa dernière saison, dans le club qui l’a formé, autant pour rendre service et retrouver ses racines, ainsi qu’une journaliste qui a trahit ses beaux idéaux et s’est mariée au propriétaire du club en question. Ils se sont aimés au lycée, sans se l’avouer, et se retrouvent au moment où leur avenir est aussi flou qu’à la fin de leur adolescence. Je vais repenser le texte pour qu’il tende plus vers le contemporain généraliste, avec un soupçon de romance… ou le reporter jusqu’à me sentir capable de l’écrire et de le porter tel qu’il est initialement pensé (autant dire qu’il est passé en troisième position dans le liste des romans que je compte écrire ces prochaines années).
Mon second projet se situe dans le milieu du stream, de l’actual play, et parlera du sexisme du milieu geek et particulièrement sur Twitch, ainsi que d’autisme au féminin et de la découverte de sa bisexualité. Mes personnages devaient de base être déjà dans la vie active ; j’ai décidé de les replacer en dernière années d’étude, encore à la fac, à un moment de bascule qui me semble pertinent pour ce texte, et me permettra de lui trouver une place dans des maisons qui publient du new adult. J’ai envie d’écrire une histoire d’amour lesbienne, pour ce texte, et je ne me vois absolument pas le faire pour un public plus âgé. Pourquoi ? Déjà car bien que je sois bi, je suis en couple hétéro depuis dix ans et que je me sens bien plus légitime à parler d’éveil de sentiments amoureux envers une autre femme, à un jeune âge (ce que j’ai vécu) que d’envisager une relation amoureuse alors qu’on se connait mieux (ce que je n’ai pas vécu, étant en couple avec la même personne depuis mes 23 ans). Et aussi car, soyons honnête, j’ai trop peur des réactions du public de romance adulte, entre les lecteurices hétérosexuelles qui crachent sur les livres présentant des relations lesbiennes ou queer tout court (ou ne lisent que des romances gays, ce qui tout aussi problématique et pose la question de fétichisation) et le fait que ces textes se vendent peu sur cette tranche d’âge. Je peux revivre un autre flop, mais pas si je le vois venir à des kilomètres, disons.
Sans me trahir, je pense qu’il est important de me préserver, histoire de continuer d’avoir envie d’écrire et de livrer mes textes. Et c’est peut-être ça, l’âge de raison d’une écrivaine du milieu : trouver son équilibre sans tomber de son fil d’Ariane.
Sur ces mots, je vous dis à la prochaine, en espérant que d’ici là 🕯️ j’ai signé ma fantasy vampirique 🕯️, pour vous donner enfin des bonnes nouvelles et arrêter d’être miss déprime introspection (pour ça, vous avez aussi mes romans 😇💅).
Love, Marêva







Si contente de pouvoir te lire à chaque fois ! Ça fait du bien de voir quelqu’un qui partage aussi les doutes de la vie d’autrice ! Trop curieuse d’en savoir plus sur cette histoire dans le monde du gaming et de twitch 👀 et 🤞🤞🤞🍀🍀🍀pour le projet vampirique
je découvre votre publication et j'aime beaucoup ce que vous (tu ?) racontez. Je me retrouve particulièrement dans ce paragraphe : "Regarder les autres ça n’a jamais créé un élan d’amour envers ma propre personne. De la jalousie non plus, je crois, juste une douleur et un vide lancinant. La certitude que je ne serai jamais eux/elles, et que ma propre voie ne peut pas se tracer en suivant les pas d’autrui (encore moins dans un domaine aux voies justement aussi impénétrables que l’édition)."
J'ai toujours un sentiment très étrange, un vide dans le coeur, quand je regarde les succès d'autres personnes qui sont sur des routes adjacentes à la mienne. Pourquoi eux pas moi ? Et en même temps, je ne veux pas faire comme eux, pas faire exactement la même chose qu'eux, je n'ai pas de jalousie mais je m'interroge.
en tout cas, ça m'a donné envie de lire vos livres <3